En partenariat avec RT Flash Edito du Sénateur René Trégouët

Sommes-nous moins intelligents que nos ancêtres ?

edito_sommes-nous_moins_intelligents_que_nos_ancetresFin 2013, une équipe internationale avait publié dans la revue Intelligence un article qui affirmait que les hommes étaient plus intelligents à l’époque victorienne que ne le sont les populations modernes. Selon ces chercheurs, l’espèce humaine aurait atteint son apogée, en terme de niveau d’intelligence, à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle, ce qui se serait traduit par l’extraordinaire profusion d’inventions, de découvertes et de théories scientifiques nouvelles qui a marqué cette période. Mais depuis cet « âge d’or », la régression moyenne du QI aurait été de 1,23 point par décennie, soit 14 points au total. Pour parvenir à de telles conclusions, les scientifiques ont comparé des données recueillies à la fin de l’époque victorienne avec des données actuelles. Ils ont alors établi que le temps de réaction moyen d’un homme en 1889 était de 183 millisecondes, alors qu’il était de 253 millisecondes en 2004. Or, le temps de réaction est jugé par les chercheurs comme étant un bon indicateur du QI et des capacités cognitives (Voir Science Direct).

Pour l’un des auteurs de l’étude, le docteur Jan te Nijenhuis de l’Université d’Amsterdam, cette tendance serait liée à la fécondité plus faible des femmes plus éduquées et plus intelligentes. D’autres études ont déjà avancé l’hypothèse d’un lien entre sélection génétique et niveau d’intelligence. Puisque les femmes les plus intelligentes et les plus aisées ont moins d’enfants en moyenne, la reproduction des générations favoriserait une baisse du niveau général…

En 2015, Edward Dutton (Université d’Oulu, Finlande) et Richard Lynn (Université d’Ulster, Royaume-Uni) publiaient, dans la même revue Intelligence, une étude qui n’a pas eu autant de retentissement dans les medias que l’étude de 2013 mais mérite pourtant d’être examinée. Selon ces travaux, on constaterait, pour la première fois, une chute du quotient intellectuel (QI) moyen en France. Celui-ci aurait perdu 3,8 points entre 1999 et 2009, passant de 101,1 à 97,3 en 10 ans. Cette diminution peut sembler insignifiante mais, selon ces chercheurs, elle est considérable en si peu de temps et à l’échelle de toute une population. Plus inquiétant encore, ce déclin tendanciel du QI serait également observé dans de nombreux pays européens : Finlande, Royaume-Uni, Danemark, Norvège, Pays-Bas et Suède.

Mais même en Finlande, où la conscription donne lieu à des tests de QI standardisés, pratiqués sur toute une génération ou presque, une autre étude de Dutton et Lynn, publiée en 2013, montre une chute de deux points de QI entre 1997 et 2009, mesurée avec une grande précision. Dans ce petit pays insulaire disposant d’un appareil statistique très fiable, les chercheurs ont pu observer que les trois fonctions cognitives testées (représentation des formes, arithmétique, raisonnement verbal) étaient toutes en régression.

En France, l’enquête Trends in Mathematics and Science Study (TIMS) a révélé, fin 2016, qu’en 20 ans les élèves de la série S ont perdu près de 20 % de leurs capacités, passant d’un score de 569 en 1995 à un score de 463 en 2015, soit la plus forte baisse observée dans le monde. Sylvie Bonnet, Présidente de l’Union des professeurs de classes préparatoires scientifiques (UPS), s’alarme de cette évolution qu’elle juge très préoccupante et souligne que ce score TIMS baisse également chez les élèves des classes préparatoires aux grandes écoles, puisqu’il est aujourd’hui de 533, alors qu’il atteignait 570 en 1995…

Une autre étude intitulée «?Lire, écrire, compter?: les performances des élèves de CM2 à vingt ans d’intervalle 1987-2007?», réalisée par la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (Depp), a montré qu’en lecture «?deux fois plus d’élèves (21?%) se trouvent en 2007 au niveau de compétence des 10?% d’élèves les plus faibles de 1987?». En orthographe, les 10,7 fautes moyennes de 1987 sont devenues 14,7 en 2007 et les 26 % qui faisaient plus de 15 erreurs il y a vingt ans sont aujourd’hui 46 %. Quant aux aptitudes en mathématiques, l’étude montre qu’entre 1987 et 1997 le score en calcul a connu «?une baisse importante?» suivie d’un tassement la décennie suivante.

Reste à expliquer les causes de cette baisse globale du niveau éducatif. Et là, deux grandes hypothèses semblent se dégager. La première renvoie à des facteurs essentiellement socio-culturels et pointe une baisse globale de qualité de l’éducation et de l’appétit de lecture. Mais ce facteur, s’il peut contribuer à expliquer cette évolution du QI, ne suffit pas à lui seul à rendre compte de cette diminution qui touche également des formes d’aptitude cognitive qui ne sont pas liées à la lecture et à l’éducation.

L’autre hypothèse, qui n’est pas incompatible avec la première, est que cette baisse du QI pourrait être liée à une diminution de la qualité de notre alimentation, combinée à de mauvaises habitudes de vie, à une alimentation déséquilibrée et à la présence, dans nos aliments, et plus largement dans notre environnement, de substances toxiques pour notre cerveau.

Dans son récent essai intitulé « Le Cerveau endommagé », la biologiste Barbara Demeneix, dont les travaux sur le système thyroïdien sont mondialement reconnus, montre comment la perturbation du système hormonal par une multitude de substances présentes dans notre environnement domestique (solvants, plastiques, etc.) ou dans la chaîne alimentaire (pesticides, additifs, etc.) peut altérer la construction de certaines structures cérébrales – hippocampe et cortex notamment -, au cours de la période intra-utérine.

Il y aurait, selon cette chercheuse réputée, un lien puissant, quoique difficile à mettre en évidence sur le plan scientifique, entre l’exposition généralisée de la population aux perturbateurs endocriniens — ces substances capables d’interférer avec le système hormonal — et l’augmentation d’une variété de troubles neuro-comportementaux (troubles de l’attention, hyperactivité, autismes, etc.).

Une autre étude menée à l’Université de Lancaster (Royaume-Uni) et publiée en septembre dernier (Voir Lancaster University) confirme et élargit l’hypothèse de Barbara Demeneix. Ces recherches dirigées par le Professeur Barbara Maher montrent notamment que certaines particules résultant de différents types d’émissions polluantes peuvent pénétrer dans le cerveau humain et y causer, sur la durée, des dommages visibles. C’est le mécanisme de la respiration par le nez (via le nerf olfactif) qui serait tout simplement à l’origine de cette infiltration. Ces recherches ont permis de mettre en évidence la présence de nanoparticules dans le cerveau de 37 personnes vivant à Mexico (Mexique) ou Manchester (Angleterre), âgées de 3 à 92 ans. Les chercheurs ont en outre pu montrer que ces minuscules particules étaient composées de magnétite, un composé d’oxyde de fer, présent dans un environnement pollué. Ils ont enfin pu établir, qu’en raison de leur taille (moins de 150 nanomètres), elles pouvaient pénétrer dans le cerveau.

Ces chercheurs ont également démontré que ces particules de magnétite trouvées dans le cerveau des patients étaient structurellement distinctes et bien plus nombreuses que celles présentes à l’état naturel dans le cerveau humain. Ces particules caractéristiques, qui résulteraient, entre autre de la dégradation des systèmes de freinage sur les voitures et camions, provoqueraient sur la durée un stress oxydatif nocif pour les cellules du cerveau.

Des travaux américains publiés il y a quelques jours dans la très sérieuse revue « Translational Psychiatry », sous la direction de Jiu-Chiuan, confirment pleinement ces effets dévastateurs de la pollution atmosphérique sur le cerveau. Elle montre que l’exposition aux particules fines pourrait aussi entraîner le développement de démences chez les femmes âgées. Cette recherche a été réalisée par des chercheurs de l’Université de la Californie du sud sur les données de 3.647 femmes âgées de 65 à 79 ans dans 48 états des Etats-Unis (Voir Science).

Plus concrètement, elle indique que les femmes qui résident dans des lieux où la concentration de particules fines dépasse les normes de l’agence américaine de protection de l’environnement voient leur risque de déclin cognitif augmenter de 81 % et leur risque de démence de 92 %. Cette étude précise également que ces particules fines entrent par le nez et peuvent atteindre directement le cerveau, provoquant sur la durée des réactions inflammatoires qui favorisent le développement de démences, dont la maladie d’Alzheimer. L’effet néfaste serait particulièrement marqué chez les femmes porteuses du gène APOE4, qui augmente le risque de souffrir de la maladie d’Alzheimer. Extrapolée à la population générale, la pollution atmosphérique pourrait être responsable, selon ces recherches, de 21 % des cas de démence…

Pour mieux comprendre ce possible déclin « historique » global de l’intelligence humaine, il faut également évoquer une récente étude qui remet en cause la théorie selon laquelle l’intelligence humaine serait essentiellement liée à la taille du cerveau. Jusqu’ici, en effet, l’évolution de la cognition humaine avait été déduite de découvertes et d’estimations de la taille de cerveau à partir de crânes fossiles anthropologiques (Voir The Royal Society).

Selon cette équipe de l’Université australienne d’Adélaïde, ce ne serait pas la taille du cerveau qui serait déterminante pour expliquer l’intelligence humaine mais un autre facteur : le taux métabolique cérébral, qui serait proportionnel au débit sanguin cérébral ou alimentation en sang du cerveau. Le cerveau hominidé était alimenté presque exclusivement par les artères carotides internes. La taille des foramens qui permettaient le passage de ces vaisseaux et artères peuvent permettre d’estimer le taux de « perfusion cérébrale ». Cette équipe montre sur 11 espèces d’ancêtres hominidés, de l’australopithèque à l’Homo sapiens, que ce taux augmente de façon disproportionnée par rapport au volume du cerveau.

Ces chercheurs estiment ainsi qu’en 3 millions d’années d’évolution, le taux de perfusion sanguine des tissus cérébraux est multiplié par 1,7, mais alors que le volume du cerveau l’est sur la même période de 3,5 fois, cela suggère un débit sanguin cérébral total multiplié par 6. Et à cette hausse du débit sanguin, les chercheurs associent une connectivité accrue des neurones, une augmentation de l’activité synaptique et de la fonction cognitive.

De fait, et si l’on considère le règne animal dans son ensemble, il est troublant de constater que dans la nature, certains animaux minuscules, certains insectes par exemple, possédant des cerveaux au volume extrêmement réduit en comparaison à celui des gros mammifères, sont loin d’être entièrement guidés par leurs gènes et se montrent capables, face à des situations nouvelles ou de brusques changements de leur environnement, de faire preuve d’initiatives surprenantes, que nous pouvons qualifier, toute chose égale par ailleurs, « d’actions intelligentes ».

S’agissant de l’évolution des facultés intellectuelles chez l’espèce humaine, certains scientifiques émettent l’hypothèse que l’homme, n’ayant plus besoin de combattre sans cesse pour sa survie, a peu à peu perdu en intelligence. Selon ces théories, la progression de l’intelligence serait inversement proportionnelle au progrès technologique et à la complexification de nos sociétés. C’est ce que suggère Gerald Crabtree, professeur renommé à l’Université de Stanford, qui a publié une remarquable étude en 2012 (Voir Etude G. Crabtree) intitulée « Notre intelligence est fragile ».

Cet éminent scientifique se dit persuadé que la diminution de l’intelligence humaine avait déjà commencé à l’époque où l’homme a commencé à vivre dans des grandes villes et a eu accès à une réserve stable de nourriture. Selon le Professeur Crabtree, jusqu’au néolithique et avant l’avènement des premières civilisations marquées par des ruptures techniques et socio-économiques majeures (élevage, agriculture, accès à l’eau potable, hygiène, nourriture plus variée et plus abondante), nos ancêtres étaient presque exclusivement dépendants des lois de la sélection naturelle. Sans cesse confrontés à un environnement hostile et à une nature toute puissante et imprévisible, ils avaient développé, pour survivre, de remarquables aptitudes neurobiologiques et cognitives.

Mais selon Crabtree, ces capacités d’adaptation qui définissent les différentes formes d’intelligence humaine (y compris l’intelligence sociale, émotionnelle et spatiale) se seraient progressivement amoindries au fil des siècles, ce qui aurait favorisé, selon le principe de la boucle rétroactive positive, de plus en plus de mutations génétiques défavorables au développement de nos différentes facultés cognitives, comme l’imagination, l’attention, la mémoire, la spatialisation….

Gerald Crabtree pense que l’intelligence de l’Homme a certainement été à son plus haut niveau entre l’an 4000 et 3000 avant JC, ce qui correspond à environ 120 générations et nous ramène à l’émergence des grandes civilisations et des premiers centres urbains. « S’il était possible de ressusciter un ingénieur égyptien ou grec de l’Antiquité, nous serions sans doute époustouflés par sa vivacité d’esprit, la justesse de ses intuitions et ses capacités de conceptualisation et de concentration » souligne le Professeur Crabtree. Il faut bien reconnaître en effet que, lorsque l’on étudie sérieusement les réalisations et édifices variés que nos lointains ancêtres ont été capables d’accomplir, avec des moyens matériels dérisoires par rapport aux nôtres, on ne peut qu’être stupéfaits par le niveau de conceptualisation et d’ingéniosité atteint.

A cet égard, un seul exemple, auquel j’avais consacré un éditorial entier, mérite d’être évoqué, celui de la prodigieuse machine d’Anticythère, retrouvée au fond de la Méditerranée en 1901, dont on sait à présent avec certitude qu’elle a été construite par les ingénieurs Grecs plus de deux siècles avant notre ère. Cette prodigieuse machine, qui n’a pas encore livré tous ses secrets, permettait, grâce à un extraordinaire assemblage mécanique, quinze siècles avant les premières horloges astronomiques, de prédire les éclipses lunaires et solaires ainsi que la position de certaines planètes !

Mais si cette hypothèse d’une diminution globale et inéluctable du niveau intellectuel de l’espèce humaine était confirmée, pourrait-elle mettre en péril l’Humanité ? Sans doute pas, selon le Professeur Crabtree, qui conclut son article (très sérieux et documenté) avec humour, en soulignant «  Heureusement pour notre espèce, si le génome individuel est fragile et peut être altéré, nous avons à présent atteint un niveau de connaissances et de complexité sociale, éducative et culturelle qui peut nous permettre de surmonter ce problème tout à fait réel du déclin tendancielle du niveau moyen d’intelligence chez l’homme. Mais en attendant, je vais prendre une autre bière et regarder en replay ma série américaine préférée à la télévision, à condition que je puisse me rappeler comment marche la télécommande ! »

René TRÉGOUËT

Sénateur honoraire

Fondateur du Groupe de Prospective du Sénat