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Jusqu’où allons-nous reculer les limites de la longévité ?

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Le premier Forum de la santé connectée, qui a réuni tous les acteurs, y compris les Parlementaires, impliqués dans cette révolution technologique et sociétale, s’est tenu à Paris le 29 mars dernier et il ne fait plus de doute que les technologiques numériques appliquées à la médecine et à la santé sont appelées à bouleverser plus rapidement que prévu l’ensemble du monde médical et plus largement la prise en charge des personnes âgées, dont le nombre ne va cesser d’augmenter, puisque les plus de 75 ans dans notre Pays seront plus de 16 millions au milieu de ce siècle, contre 9,3 millions aujourd’hui… L’attente est d’ailleurs très forte du côté des membres du grand public qui souhaitent à présent à 79 %  (dernier baromètre Odoxa-Orange) que ces nouveaux outils numériques permettent un meilleur maintien à domicile des seniors.

L’espérance de vie moyenne au niveau mondial, qui n’était que de 33 ans à la veille de la première guerre mondiale et n’était encore que de 46 ans en 1955, atteint désormais 70 ans, selon le rapport statistique annuel de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) – (voir OMS).

Fait encore plus remarquable, l’espérance de vie moyenne a connu, dans les pays à revenu faible, une croissance de 9 ans entre 1990 et 2015, contre 6 ans en moyenne, tous pays confondus. Aujourd’hui, un garçon né dans un pays en voie de développement, en 2012, peut espérer vivre jusqu’à l’âge de 68 ans, et une fille jusqu’à 73 ans, ce qui représente en moyenne six ans de plus que les enfants nés en 1990.

Dans notre Pays, l’espérance de vie, qui ne dépassait pas les 50 ans à la veille de la première guerre mondiale, a également connu une progression spectaculaire et sans précédent depuis un siècle, comme le montrent les résultats d’une gigantesque étude, la Global Burden of Disease Study 2013. Cet énorme travail d’analyse des données concernant la santé et la longévité montre que rien qu’au cours du dernier quart de siècle, l’espérance de vie a augmenté de plus de cinq ans chez les hommes et de près de quatre ans chez les femmes entre 1990 et 2013. Elle s’élevait à 73,04 ans pour les premiers et à 81,21 ans pour les secondes en 1990. Elle est désormais de 78,38 ans et 84,91 ans, respectivement. L’espérance de vie en bonne santé a elle aussi progressé, passant, au cours de la même période, de 64 à 68,43 chez les hommes et de 69,64 à 72,32 ans chez les femmes.

Cette vaste et passionnante étude, réalisée à partir de données provenant de 188 pays et pour 306 maladies (Voir The Lancet), nous apprend notamment que la population mondiale a gagné, en moyenne, 6,2 années en 23 ans ! Pendant ce temps, le temps passé en bonne santé a progressé, lui, de 5,4 années. Néanmoins, l’espérance de vie en bonne santé a moins augmenté que l’espérance de vie totale dans la grande majorité des pays.

Cette évolution démographique mondiale va se traduire par un vieillissement absolument considérable de la population mondiale qui vient encore d’être confirmé il y a seulement quelques jours par un rapport du Bureau américain du recensement. Celui-ci qui prévoit que les personnes de plus de 65 ans devraient être 1,6 milliard d’ici 2050 (17 % des habitants de la planète) contre 617 millions aujourd’hui (8,5 %). Quant à la population mondiale des plus de 80 ans, elle devrait tout simplement tripler d’ici 2050 pour arriver à 446,6 millions.

Cette progression globale de l’espérance de vie au niveau mondial est encore plus impressionnante si on la considère du point de vue historique, à une échelle séculaire. A cet égard, une étude retentissante réalisée en 2002 par Jim Oeppen et James Vaupel et publiée dans la prestigieuse revue «  Science » a montré de manière très rigoureuse que, contrairement à beaucoup d’idées reçues qui véhiculent l’affirmation d’un ralentissement du rythme de progression de l’espérance de vie, celle-ci avait augmenté à la même cadence (trois mois par an en moyenne) depuis 1841… Et nous sommes loin d’avoir épuisé notre potentiel de progression puisque, selon les projections de l’ONU, l’espérance de vie mondiale devrait continuer à progresser, passant de 70 ans aujourd’hui à 76 ans vers 2050, pour atteindre 82 ans à la fin de ce siècle.

Mais si notre société mise à l’évidence sur la généralisation des nouvelles technologies de la santé  – télémédecine, capteurs implantables, médecine prédictive et robotique d’assistance personnelle – pour reculer l’âge de la dépendance et permettre un maintien et des soins à domicile le plus longtemps possible des seniors, la science veut aller encore plus loin et s’attache à présent à comprendre et à utiliser les mécanismes les plus fondamentaux du vivant pour reculer et peut-être un jour contrôler les limites biologiques du vieillissement.

Cette perspective vertigineuse, qui relevait il y a encore quelques années de la pure science-fiction est aujourd’hui sérieusement envisagée, surtout si l’on tient compte de l’accélération des découvertes et des avancées de la connaissance dans ce domaine fascinant de l’évolution des organismes vivants au cours de leur existence, de leur naissance à leur mort.

Fin 2011, l’équipe AVENIR Inserm « Plasticité génomique et vieillissement » dirigée par Jean Marc Lemaitre, chargé de recherche Inserm à l’Institut de génomique fonctionnelle (Inserm/CNRS/Université de Montpellier 1 et 2), a réussi à redonner leur jeunesse à des cellules humaines âgées de plus de 100 ans. Ces chercheurs sont en effet parvenus à reprogrammer ces cellules âgées, in vitro, en cellules souches pluripotentes (iPSC pour « Induced pluripotent stem cells »). Les cellules ainsi obtenues ont alors retrouvé leur jeunesse et les caractéristiques des cellules souches embryonnaires (hESC) : elles peuvent, à nouveau, se différencier en cellules de tous types après une véritable cure de jouvence.

« Nous sommes parvenus à relancer la prolifération des cellules qui avaient épuisé leur capital de vie », explique le responsable de ces recherches, Jean-Marc Lemaitre, de l’Institut de génomique fonctionnelle. Retrouvant leurs caractéristiques originelles de cellules souches embryonnaires, ces cellules ont alors retrouvé la capacité de produire n’importe quelle cellule de l’organisme.

Ces travaux, qui marquent une nouvelle étape vers la médecine régénérative, s’inscrivent dans le prolongement de ceux de l’équipe de Shinya Yamanaka, de l’Université de Kyoto, qui avait ouvert la voie en 2007, montrant qu’il était possible de reprogrammer des cellules adultes humaines en cellules souches pluripotentes (iPSC) dont les propriétés sont similaires à celles des cellules souches embryonnaires. Cette technique évitait les critiques et les questions éthiques induites par l’utilisation de cellules souches d’embryons humains. Mais jusqu’alors, cette reprogrammation s’était heurtée à une limite infranchissable : la sénescence, dernière étape du vieillissement cellulaire.

C’est précisément cet obstacle majeur qu’a levé l’équipe de Jean-Marc Lemaitre en réussissant à « rajeunir » les cellules de la peau d’un donneur de 74 ans en utilisant un « cocktail de jouvence » associant six facteurs génétiques. Le résultat a été spectaculaire puisque ces « vieilles » cellules se sont transformées en cellules souches pluripotentes de type embryonnaire, ne conservant aucune trace de leur vieillissement antérieur. « Les marqueurs de l’âge des cellules ont été effacés, et les cellules souches que nous avons obtenues peuvent produire des cellules fonctionnelles, de tous types avec une capacité de prolifération et une longévité accrues », explique Jean-Marc Lemaitre.

Début 2015, l’équipe américaine de David Sinclair, de l’école médicale de Harvard (Boston, États-Unis), a montré qu’en donnant à une souris de deux ans une molécule spécifique, de l’adénine coenzyme nicotinamide, plus connu sous l’acronyme de NAD, il était possible de rajeunir les muscles d’une vieille souris, qui retrouvait alors la vigueur d’une souris de 6 mois…

Selon ces travaux, il semblerait que cette coenzyme joue un rôle-clé, en association avec les sirtuines, dans la cascade de réactions biochimiques qui aboutit à la production d’ATP, le « carburant » de nos cellules, à l’intérieur des mitochondries. Ces recherches ont notamment montré qu’en administrant du NAD une semaine à un rongeur en fin de vie, ses mitochondries retrouvent une nouvelle jeunesse, ses muscles se raffermissent et son niveau d’inflammation diminue.

Il y a deux mois, une autre équipe de la Mayo Clinic, un des centres de recherche médicaux les plus réputés aux Etats-Unis, a réussi à accroître l’espérance de vie de plusieurs souris de 30 % en nettoyant leurs corps d’une catégorie de cellules endommagées (voir Nature). Ces cellules abîmées sont baptisées cellules sénescentes et ont pour caractéristique de cesser de se diviser et de s’accumuler dans notre corps. Elles sont liées à la quasi-totalité des maladies liées au vieillissement, du glaucome à l’arthrite en passant par les dysfonctionnements rénaux et le diabète de type 2.

Au cours de ces travaux, les chercheurs ont conçu un type de souris génétiquement modifié pour que leurs cellules sénescentes se suicident. Quand les souris commençaient à vieillir, les chercheurs leur administraient un traitement appelé AP20187. Résultat : les souris dont les cellules sénescentes ont été détruites ont retrouvé une forme nettement supérieure à celles qui n’avaient pas subi ce traitement avec notamment des reins et des cœurs bien plus solides et une plus grande résistance au développement de cancers. Non seulement, les souris traitées ont une espérance de vie supérieure de 30 % mais en outre, elles vivent en bien meilleure santé.

Même s’il reste encore, selon ces scientifiques, une dizaine d’années de recherche, pour transposer ce « traitement de jouvence » à l’homme et vérifier son efficacité et son innocuité, ces recherches fondamentales (Voir Nature) menées par Jan van Deursen, ouvrent une nouvelle voie très prometteuse pour reculer les limites du vieillissement chez l’être humain.

Le rôle des gènes dans les processus de vieillissement a été ainsi largement exploré. La seule modification d’une séquence dans un seul gène peut ainsi multiplier par deux la durée de vie du ver C. elegans. De plus en plus de chercheurs étudient, de leur côté, le pouvoir de la restriction calorique sur la longévité. C’est notamment le cas de Luigi Fontana, professeur de médecine à l’université américaine Washington de Saint-Louis. « De récentes avancées permettent de mieux comprendre les processus moléculaires du vieillissement, ouvrant la voie à des interventions pour le retarder », souligne ce chercheur.

Ses travaux portent sur les effets anti-vieillissement de la réduction du nombre de calories consommées, qui permet de prolonger la vie et de préserver la santé chez des animaux de laboratoire en agissant sur des gènes identiques à ceux des humains. « Vieillir entraîne une accumulation des détériorations des cellules, résultant des dérèglements du métabolisme. Le problème est que le rythme et l’intensité de ces accumulations varient sensiblement en fonction des prédispositions génétiques du sujet mais également en fonction de son mode de vie et notamment de ses choix alimentaires et de la quantité d’exercice physique qu’il accomplit quotidiennement » précise le Professeur Fontana, qui ajoute « Avec nos études sur les animaux, nous savons que ces altérations peuvent être prévenues ou ralenties et nous savons déjà créer des souris transgéniques qui vivent 60 % plus longtemps et en nettement meilleure santé. Pour l’homme, il est très probable qu’une réduction judicieuse des calories consommées puisse produire des effets similaires et actionner certains gènes spécifiques impliqués dans la longévité ».

Ce chercheur prépare un essai clinique qui s’étalera sur plusieurs années et permettra de mesurer les effets à long terme d’un jeûne périodique régulier sur le processus du vieillissement. « Nous allons essayer de démontrer qu’en jeûnant deux semaines tous les cinq ans, nous activons des processus génétiques permettant de décrasser l’organisme, les cellules se mettant alors à brûler les déchets accumulés pour produire de l’énergie », explique-t-il.

Un autre axe de recherche également plein de promesses porte sur les télomères, qui protègent les extrémités des chromosomes. Ils se réduisent à chaque division cellulaire et jouent un rôle important dans l’âge biologique. « Une quinzaine de mécanismes interviennent dans le vieillissement », relève Carol Greider, prix Nobel de médecine et responsable du laboratoire d’étude des télomères à la faculté de médecine Johns Hopkins (Maryland).

Cette éminente scientifique ajoute « Nombre de pathologies de l’âge sont liées à la division cellulaire et la réduction des télomères joue clairement un rôle. Une fois les télomères réduits à zéro, les cellules ne peuvent plus se diviser et meurent. En apprenant à utiliser l’enzyme télomérase, il doit être possible de modifier finement ce processus pour préserver les télomères et éviter ou retarder des maladies du vieillissement ; mais il s’agit d’un mécanisme complexe et nous devrons veiller à savoir l’utiliser sans favoriser l’apparition de cancers… »

Enfin, il y a quelques semaines, Les chercheurs de l’Université de Genève (Suisse) ont publié une étude très intéressante, réalisée auprès de 6203 adultes, pour comprendre si certains traits de caractère pouvaient augmenter l’espérance de vie en bonne santé. Dans le cadre d’une étude de santé britannique, la Manchester Longitudinal Study of Cognition, les scientifiques ont suivi pendant 29 ans les participants. Les scientifiques ont analysé leurs performances cognitives sur 15 tâches différentes et dans 5 domaines de compétence : l’intelligence, la capacité d’adaptation, la mémoire verbale, la mémoire visuelle et la vitesse de traitement. Leur santé a été passée au crible avec l’échelle Cornell Medical Index qui prend en compte 195 symptômes pathologiques liés aux différents troubles physiques et psychologiques.

Les conclusions de cette étude rigoureuse sont étonnantes et méritent d’être soulignées : selon cette analyse scientifique, il existerait en effet des facteurs psychologiques qui pourraient prédire une longue vie. Plus précisément, l’étude montre que le fait de penser vite et se sentir en forme semble constituer des marqueurs prédictifs extrêmement forts d’une vie plus longue et en meilleure santé. « Que ces variables psychologiques soient si fortement liées au risque de mortalité est très surprenant, car jusqu’à présent, l’hypothèse scientifique dominante était celle de prédicteurs de survie de nature médicale ou physiologique », souligne le Docteur Stephen Aichele qui a dirigé ces recherches publiés le mois dernier (Voir Health Canal). Cette étude très intéressante montre à quel point le corps et l’esprit sont intimement liés et interviennent tous deux de manière puissante dans le processus du vieillissement.

Ces recherches et découvertes très encourageantes nous laissent entrevoir, sans doute bien plus tôt qu’on ne l’imagine, un scenario qui peut être vu à la fois comme exaltant et inquiétant : celui de la possibilité, pour les enfants qui naissent et vivent aujourd’hui, de vivre probablement 120 ans et peut-être plus, en pleine santé et en pleine forme !

Mais face à une telle perspective, qui risque d’avoir des conséquences immenses et imprévisibles sur l’ensemble de nos économies et de nos sociétés, et plus largement sur l’évolution de l’espèce humaine toute entière, nous devons nous poser deux questions essentielles : la science peut-elle vraiment s’affranchir des lois de la nature pour donner à l’homme cette « éternelle jeunesse » et si la réponse à cette première question est positive, faut-il le souhaiter ?

René TRÉGOUËT

Sénateur honoraire

Fondateur du Groupe de Prospective du Sénat

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