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Avons-nous conscience des conséquences du libre accès des jeunes enfants aux écrans ?

En partenariat avec RT Flash, Edito du Sénateur René Trégouët 15/06/2018

Depuis quelques mois, plusieurs études scientifiques sérieuses sont venues révéler de manière concordante les conséquences physiologiques, psychiques et relationnelles, jusqu’alors sous estimées, d’une exposition des jeunes enfants et adolescents aux nombreux écrans qui peuplent leur environnement.

Une étude publiée dans la revue scientifique Nature en mai 2017 a montré que les tout-petits (de 6 à 36 mois) exposés aux écrans en fin de journée ont une durée de sommeil sensiblement réduite, à cause de la lumière bleue émise par les smartphones et tablettes. Celle-ci perturbe la synthèse de mélatonine, une hormone-clé dans le déclenchement du sommeil (Voir Nature).

L’excès d’exposition aux écrans aurait également des effets néfastes sur la vue des adolescents : 48 % de ceux qui passent plus de huit heures par jour sur un écran développeraient une « myopie fonctionnelle » (déficit d’accommodation à la vue de loin). La Fédération française de cardiologie pousse pour sa part un cri d’alarme sur les ravages à terme de la sédentarité liée aux écrans. Elle souligne que moins du quart des 6-17 ans atteignent les 60 minutes d’activité physique quotidienne recommandées par l’OMS, avec à la clé une forte augmentation des adolescents en surpoids et une hausse sensible des risques de diabète et de maladies cardiovasculaires à l’âge adulte.

David Thivel, membre du conseil scientifique de ­l’Observatoire national de l’activité physique et de la sédentarité (Onaps), confirme cette évolution préoccupante et souligne que la surconsommation d’écrans chez les jeunes favorise une consommation excessive d’aliments à densité énergétique élevée et réduit le temps de sommeil, ce qui induit un état de fatigue chronique que connaissent bien et constatent nombre d’enseignants…

Il y a quelques jours, une étude de l’Université du Colorado à Boulder a par ailleurs montré que les enfants d’âge préscolaire exposés à la lumière durant la nuit n’ont pratiquement plus de mélatonine. Ces travaux montrent en effet qu’une seule heure d’exposition à la lumière avant l’heure du coucher diminue considérablement les niveaux d’hormone du sommeil (Voir The Physiological Society).

Dans cette étude, les chercheurs ont prélevé régulièrement des échantillons de salive sur dix enfants pour mesurer leur taux de mélatonine. Après avoir passé pendant une semaine la journée dans un environnement de faible luminosité, les enfants ont été invités à jouer avec des carreaux magnétiques sur une table lumineuse durant une heure. A l’issue de ce temps de jeu, ces chercheurs ont à nouveau mesuré les niveaux de mélatonine, pour les comparer à ceux pris la nuit précédente. Ils ont ainsi pu constater que les niveaux de cette hormone avaient diminué de 88 % après l’exposition des enfants à la lumière vive ; ces travaux ont par ailleurs montré que ces niveaux très réduits de mélatonine persistaient plus d’une heure après l’extinction de la lumière ; ce qui confirme l’hypothèse d’un important retard d’endormissement provoqué par l’exposition nocturne aux écrans.

Cette étude rappelle enfin que la mélatonine n’intervient pas seulement pour réguler le sommeil, mais joue également un rôle important dans d’autres processus métaboliques, comme la régulation de la température corporelle, de la pression sanguine, ou encore le cycle du glucose, une raison supplémentaire, selon ces chercheurs, d’éviter l’exposition à la lumière chez les jeunes enfants, et de supprimer les écrans numériques, juste avant le coucher.

Outre les effets délétères sur la santé, de plus en plus de professionnels s’inquiètent des retards de langage ou troubles du comportement associés à une exposition précoce et excessive aux écrans. D’après une étude de l’Université de Toronto publiée en mai 2017, plus un enfant passe de temps devant un écran, plus il a de retard dans l’apprentissage du langage.

Dans cette étude dirigée par Catherine Birken et réalisée sur des enfants âgés de 6 mois à 2 ans et suivis entre 2011 et 2015, les chercheurs ont suivi 894 binômes parents-enfants dans lesquels ces derniers étaient âgés de six mois à deux ans. Les parents de 20 % des bébés laissaient ces derniers devant un écran pendant environ 30 minutes mais 69 % des sujets n’étaient pas du tout exposés à une tablette ou à un smartphone.

Chez les plus petits, chaque demi-heure passée passivement devant un écran entraînerait une augmentation de 49 % du risque de retard dans l’apprentissage du langage. Ces travaux ont conduit les pédiatres canadiens à recommander aux parents de ne pas exposer les enfants de moins de trois ans à un smartphone ou à une tablette. Ces recherches sont corroborées par ceux de la chercheuse Linda Pagani, réalisés à partir d’une cohorte d’enfants nés en 1997. Ces recherches montrent en effet que les bébés les plus exposés aux écrans, à l’âge de deux ans et demi, deviennent à cinq ans « moins aptes aux mathématiques et la lecture, moins persévérants et moins habiles socialement ».

Selon Michel Desmurget, chercheur en neurosciences, « La frénésie numérique actuelle affecte négativement les résultats scolaires, le langage, la concentration et le goût de l’effort ». Ce spécialiste rappelle qu’à quatre ans, un enfant sans télévision et évoluant dans une famille favorisée aura partagé 45 millions de mots avec ses proches. Mais si le même enfant regarde régulièrement la télévision, ce nombre diminue de 40 % et tombe alors au même niveau que s’il avait été élevé dans une famille défavorisée…

Ces différents travaux et études ont conduit les professionnels de la santé et de la petite enfance à publier récemment une Tribune remarquée dans le journal « Le Monde », dans laquelle ils alertent l’opinion publique des graves effets d’une exposition massive et précoce des bébés et des jeunes enfants aux différents écrans : smartphone, tablette, ordinateur, console, télévision.

Dans ce texte, plusieurs éminents spécialistes et chercheurs, parmi lesquels Sabine Duflo, psychologue, Sylvie Dieu-Osika, pédiatre à l’hôpital Jean Verdier de Bondy, Eric Osika, pédiatre à l’hôpital Ste Camille de Bry-sur-Marne ; Anne Lefebvre, psychologue clinicienne en pédopsychiatrie, Christian Zix, neuropédiatre, directeur médical du CAMSP de St-Avold (Moselle) et Lise Barthélémy, pédopsychiatre à Montpellier, s’interrogent sur l’impact neurocérébral et psychologique d’une surexposition des tout petits aux écrans.

Ces spécialistes soulignent qu’ils voient de plus en plus en consultations de jeunes enfants stimulés principalement par les écrans, qui, à 3 ans, ne les regardent pas quand ils s’adressent à eux, ne communiquent pas, et sont très agités ou, au contraire très passifs. Mais ces médecins et chercheurs évoquent également l’observation de troubles encore plus graves chez certains enfants surexposés aux écrans, troubles qui seraient proches de ceux caractérisant certaines formes d’autisme : absence de langage, troubles de l’attention, incapacité d’orienter son regard vers l’adulte.

Leur hypothèse pour expliquer ces phénomènes inquiétants est que l’omniprésence des écrans vient casser le lien relationnel et affectif qui se construit normalement entre le bébé et ses parents. Trop soumis aux écrans, il semblerait que certains enfants ne parviennent plus à développer l’ensemble des liens sensoriels, affectifs et cognitifs, impliquant les regards, les gestes et la voix, qui sont nécessaires pour construire harmonieusement leur autonomie et leurs échanges symboliques avec les adultes.

Heureusement, cette situation semble réversible et les signataires de cette tribune insistent sur le fait que lorsque ces enfants retrouvent un bas niveau d’exposition aux écrans, leur appétence pour le jeu et la communication verbale revient, ainsi que leur curiosité pour leur environnement.

Pour prévenir ces troubles et retards du développement chez les bébés et les jeunes enfants, ces spécialistes souhaitent que des campagnes nationales d’information, conçues en toute indépendance des puissants groupes de l’industrie numérique, soient menées et diffusées, avec le soutien des pouvoirs publics, de la communauté médicale et des familles dans tous les lieux de la petite enfance ; ils préconisent également que des recherches indépendantes soient menées pour mieux comprendre et évaluer les nombreux effets neurocérébraux, psychologiques, affectifs et cognitifs de l’exposition aux écrans des tous petits.

Dans un remarquable petit essai intitulé « Du livre et des écrans », le psychanalyste Serge Tisseron, qui travaille depuis de nombreuses années sur les effets de l’image, de la mutation numérique et de la réalité virtuelle sur les enfants et adolescents, rappelle que le jeune enfant a d’abord besoin d’éprouver physiquement le monde qui l’entoure et de tisser des liens symboliques forts et stables avec ses parents et les adultes qu’il côtoie. Il doit également apprendre à se repérer dans une temporalité qu’il ne maîtrise pas immédiatement et qu’il va peu à peu explorer grâce aux livres d’images et aux histoires que lui racontent ses parents. Ce n’est qu’une fois cette étape fondamentale franchie qu’il est prêt à « affronter », avec la médiation de ses parents, les écrans et qu’il peut alors en tirer un réel bénéfice en termes de plasticité psychique, d’acquisition de connaissances et de créativité.

Il ne s’agit donc pas de tomber dans un débat manichéen ou de s’enfermer dans un conservatisme stérile et vain, en refusant d’exploiter les immenses potentialités qu’offre la révolution numérique pour l’épanouissement des enfants et leur développement cognitif, mais d’apprendre à maîtriser la puissance de ces nouveaux outils, et à en inscrire l’accès et l’utilisation dans un cadre relationnel, affectif et symbolique qui en exprime les aspects positifs et ne conduise pas à une réduction dévastatrice de la pensée, de l’imaginaire et de l’intérêt pour autrui.

René TRÉGOUËT

Sénateur honoraire

Fondateur du Groupe de Prospective du Sénat

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